La Petite voix

 La petite Voix



Sur la marche de pierre, Florence mange son goûter.

Deux moustaches de gelée de framboise se dessinent sur ses joues.

Maman vient de faire la gelée comme tous les ans.

Florence tient à deux mains sa tartine, coupée au large de la tourte.

A ses pieds, une nuée de poules et des poussins piaillent en guettant les miettes qui tombent du pain frais.

Le soleil brille; le ciel est bleu; les rosiers grimpants jettent leur cargaison de roses rouge vif sur les pierres grises du mur de la ferme.

Florence a cinq ans, elle rit.

De la grange aux toits d'ardoises sort la grand mère . Elle approche de ses quatre-vingt-dix ans ! 

Florence est sa seule arrière petite fille.

Toute courbée sur sa canne, elle avance lentement. De loin, elle crie à Florence:

" Dis, Pitchoun, tu ne pourrais pas grimper, toi, à l'échelle? Moi, je suis trop vieille! 

J'entends la Blanche qui caquète. Sûr qu'elle a pondu son oeuf !

La bouche pleine, son front buté, Florence secoue sa tête blonde.

"J'peux pas. J'suis trop occupée."

La grand mère n'insiste pas.

Elle reprend sa route vers la maison, encore un peu plus courbée.

De gober des oeufs frais est sa seule gourmandise

Florence fixe les yeux sur sa grand-mère.

Une petite voix parle au fond de son coeur.

"Comment, grand mère qui te gâte tant, tu lui refuses de gober cet oeuf, sa seule joie ?

Quand elle a un bonbon, un gâteau, la moindre gâterie, elle t'en fait cadeau, et toi?

Florence fronce le sourcil. Elle déteste cette petite voix.

Comment la faire taire?

Maintenant, la tartine lui paraît sans goût, le ciel moins bleu, et les poules à ses pieds l'énerve................